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24 février 2018

Du pouvoir des étiquettes

«C'est un entier». Que pensez-vous quand vous entendez ces mots? Quelle image vous faîtes-vous du cheval en question? Quels sont les idées, les représentations qui vous viennent à l'esprit? Prenez quelques instants pour réfléchir à cette question.

Je vais en profiter pour vous parler de mon poulain. First, c'est un jeune Gypsy Cob de 3 ans. Un joli pie bai tobiano, des crins et fanons exubérants. Gentil, joueur, mais un peu envahissant. Sûr de lui et sans peur, qui affronte avec sérénité les monstres que je lui propose. Calme et confiant. Une bouille à bisous, un corps de rêve, une petite moustache coquine en hiver. Le tombeur des écuries, même avec de la boue jusqu'aux coudes. Toujours curieux,  souvent motivé, volontaire. Toujours zen, rarement inquiet. Capable d'une patience à toute épreuve couplée à une tête de mule carabinée, efficace pour faire comprendre quand il n'a pas envie. Avec une malheureuse tendance en ce moment à vouloir mordre ce qui passe à sa portée, moi comprise. Un petit malin, un brin provocateur, qui comprend vite ce qu'on lui demande. Bref, un jeune cheval qui découvre la vie avec joie et enthousiasme.

Tête de cheval en train de brouter derrière des fleurs blanches

Ah oui, et aussi, First est entier. Est-ce qu'il colle aux idées qui vous sont venues à l'esprit au début? Est-ce l'image que vous vous étiez faîte? Voyez comme ce terme a créé en vous une représentation, un cadre dans lequel vous pensez que le cheval doit rentrer.

Et cette étiquette nous précède partout. Quelle différence quand on cherche une pension pour une jument ou un entier! Quand je venais avec un poulain joueur qui a besoin de compagnie, on m'a souvent parlé de le sortir obligatoirement seul, de paddocks éloignés des autres,... On m'a dit «je peux pas, j'ai des juments»... Aujourd'hui, j'ai eu la chance de trouver quelqu'un prête à essayer de le prendre. Aujourd'hui, il est au paddock tous les jours avec un hongre, séparé par une allée du paddock des juments. Il n'y a pratiquement jamais de courant dans les fils du paddock, parce qu'il est hyper respectueux. Je peux croiser une jument sans qu'il exprime plus de curiosité pour elle que si c'était un hongre. Je cherche encore le méchant entier agressif et obnubilé par les filles. Alors oui, il est encore jeune, il va peut-être changer. Mais en attendant, c'est un hongre qui casse les fils de son paddock régulièrement et fonce sur les gens sur son passage. C'est un hongre qui l'attaque oreilles en arrière quand je passe devant son box. C'est une jument qui vient lui dire bonjour quand il pionce à l'attache à côté de son paddock.

Et malgré cela, l'étiquette revient. Il a tendance à mordre? C'est parce qu'il est entier! Il essaie de se cabrer pour impressionner? C'est parce qu'il est entier! Et vous savez le pire? C'est que moi-même je me fais avoir! L'étiquette devient la justification simple pour tout expliquer. Elle en vient à précéder l'identité du cheval, à conditionner les comportements que j'attends de lui. Des fois, moi aussi, je me dit «c'est normal, il est entier». Alors qu'en fait, c'est juste un jeune cheval qui découvre et qui s'exprime. Qu'il faut que j'écoute sans tenter de le faire rentrer dans une case.

Voilà la puissance d'une étiquette. Celle de mettre des représentations devant la réalité. Une étiquette peut venir à nous faire manquer ce qui est sous nos yeux.

Oui, "entier", dans le monde du cheval, c'est un gros mot. Un mot qu'on ne veut pas entendre, qu'il ne faut surtout pas prononcer. Parce que ce à quoi on l'associe fait peur, parce qu'on en a une idée de danger, qu'on lui donne une connotation négative. Cela ne devrait être qu'un simple mot, mais le sens lourd qu'on lui donne fait de lui un gros mot.

Cheval Gypsy Cob pie bai qui fait un flehmen

Des gros mots comme celui-là, des étiquettes, il y en a bien d'autres au pays des chevaux.

Certains ne sont pas très polis au départ, de vrais gros mots. Tiens, la pisseuse par exemple, cette jument caractérielle, désagréable, chiante. D'autres, le plus souvent, ont une apparence bien anodine. Le grand classique? Poney pardi. Vous savez, ce grand têtu, ce petit malin, mignon et coquin, mais mal éduqué et juste bon à apprendre l'équitation et l'art du vol plané aux enfants. Et puis, il y a toutes ces races à qui nous avons associé des caractéristiques. Trotteur, voire trottinette? Pur-sang? Cheval de trait?

Certaines de nos étiquettes sont même passées dans le langage courant : qui n'a pas une tête de mule dans son entourage? Pauvre mule qui n'a rien demandé à personne et qui est bien plus qu'un animal têtu!

Il y a des étiquettes qui viennent avec nos chevaux, et celles qu'on veut leur coller. Cheval de sport ou cheval de loisir n'ont ainsi pas la même image. Il y a des étiquettes assumées, et des étiquettes subies. Je refuse pour ma jument celle de "retraitée", parce que ma jeune mamie, malgré les joies de son début d'arthrose, est beaucoup, beaucoup plus qu'une tondeuse à gazon.

Bien sûr, il y a toujours un fond de vérité dans ces étiquettes. Nous les avons créés pour donner un cadre, pour mieux comprendre, pour guider notre compréhension de l'autre. Difficile d'oublier qu'on a un entier au quotidien. Mais il est important de ne pas se cantonner à l'étiquette, et surtout de ne pas y enfermer son cheval. De redonner aux mots leur valeur de mots, et non pas de gros mots. Apprendre à ne pas se faire dévorer par des idées préconçues, pas simple, mais pourtant essentiel. Il faut courir après nos interprétations, nos attentes, pour ne pas les laisser nous bloquer. Oui, on peut dresser avec un cheval de trait, sans se laisser enfermer derrière son étiquette de cheval lourd. Tout en n'oubliant pas les limites que lui impose sa nature.

Une étiquette, c'est un mot que nous attribuons au cheval pour le décrire. Ce n'est au départ rien qu'un petit mot, que nous chargeons de sens. De sens positif ou négatif, et souvent de beaucoup d'interprétation. Et c'est de là qu'il tire sa force. Les étiquettes sont puissantes, et selon l'usage que l'on en fait, elles peuvent devenir un moteur ou un frein.

Je vous invite à voir ces étiquettes comme des guides, des barres au sol qui tracent un chemin, une bulle de sécurité pour mieux comprendre le cheval, un cadre doux et léger comme une plume, un rideau insaisissable et transparent. Mais trop souvent, nous faisons de ces étiquettes des murs, nous les érigeons en barrières dans lesquelles nous nous enfermons. Les étiquettes deviennent alors des pièges et bloquent notre regard qui ne peut plus porter au loin.

Parce que nous sommes nous-mêmes responsables du statut que nous donnons à ces mots qui sont des cases, nous pouvons choisir de ne pas les laisser prendre le contrôle de nos choix et de notre relation aux chevaux.

Surtout que le cheval, lui, ne connait pas ces étiquettes, il ne voit pas le cadre dans lequel vous l'avez posé dans votre tête. Il pourra donc le franchir aisément, il n'y est pas enfermé. Il ne voit pas le mur que vous utilisez pour l'encadrer, alors il est fort possible que vous vous retrouviez soudain chacun d'un côté de ce mur de mots. Et c'est à vous qu'il revient dès lors de démonter ce mur pour retrouver votre cheval.

C'est nous, et seulement nous, qui donnons du pouvoir aux étiquettes. Mais nous leur en donnons souvent beaucoup. Nous devrions nous souvenir que les mots sont puissants. Il ont la capacité de nous aider à comprendre, à avancer, à construire, mais ils peuvent aussi enfermer, parfois inconsciemment, et nous prendre au piège des interprétations qu'ils dégagent. C'est le sens que nous leur donnons qui leur donne leur pouvoir, qui en fait des gros mots. À nous de les faire dégonfler pour les faire redevenir des mots-compagnons, des mots-guides, des mots-précieux. 

Lorsque que vous vivez des moments difficiles avec votre cheval, pensez à lever les yeux vers ces étiquettes que vous ou d'autres lui ont collées. Prenez votre courage à deux mains pour percer le ballon des interprétations associées à cette case parfois trop étriquée, pour faire pleuvoir le nuage des jugements et des peurs que ce gros mot a nourri, et retrouver le soleil d'un mot simple et léger qui viendra éclairer votre chemin.

Une bonne étiquette est factuelle, utile, évolutive, non-contraignante et sans aucun jugement. Une bonne étiquette, c'est un espace de liberté, pas un enfermement. Votre cheval n'est pas qu'une série d'étiquettes, il est un être unique, complexe et riche. Les mots vous aideront à le comprendre, à vivre chaque jour à ses côtés, à travailler en bonne harmonie avec lui. Prenez simplement soin de ne pas laisser les mots grossir au point d'éclipser l'être vivant derrière.

Les étiquettes ont du pouvoir, mais nous avons le pouvoir d'en faire nos alliées.


Alors, quelles sont les étiquettes qui s'appliquent à vos chevaux? Sont-elles choisies ou subies, et quel pouvoir leur donnez-vous?

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Cet article participe à la Cavalcade des blogs, organisée ce mois-ci par Lisa, du blog Pretty Riding, sur le thème "Les gros mots du cheval". Il pourrait cependant aussi s'appliquer bien au-delà du monde équestre.

6 commentaires:

  1. Très bon article !
    J'ai une petite anecdote à partager... j'appelais souvent mon chat en chantonnant son nom et j'ai rien trouvé de mieux que de rajouter "jambe cassé" parce que ça rimait.
    Tout le monde a la maison à reprise ce refrain et plusieurs fois par jour on pouvait l'entendre.
    Un matin mon chat était boiteux il avait un abcès à la patte.
    On parle énormément du pouvoir des affirmations aussi et même si c'est juste pour rigoler ça a une influence aussi je pense.
    Alors coïncidence ou pas, chacun son opinion mais j'ai cessé de parler de jambe cassé à mon chat et tout va bien.
    Notre mental à une incidence réelle sur ce qui est donc évitez vraiment les préjugés ou les étiquettes

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    1. Merci <3
      Coïncidence? Non, je ne pense pas. Le mental est très fort pour nous influencer!

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  2. Très bon article ! Et comme tu le dis à la fin de ton article, il s'applique à beaucoup plus que le monde équestre. J'ai pensé en te lisant à toutes les étiquettes qu'on peut donner aux enfants ou qu'on a pu recevoir quand on était petit. Moi j'étais la "timide" de la famille, et bien j'ai sacrément lutté pour m’enlever cette étiquette, et je ne suis pas la seule. Avez vous connu des personnes avec les étiquettes de "matheux" ou de "pleurnicharde" ou de "casse-coup"....

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    1. Oh oui, j'en ai même souffert de ces étiquettes. Mais difficile de s'en débarrasser ou de les dépasser.

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  3. Superbe article!
    C'est vrai que les étiquettes enferment plus qu'elles ne libèrent. Tu le dis avec justesse, servons-nous en avec tact et laissons aussi le soin à nos chevaux de nous montrer ce qui est juste ou ne l'est pas.
    ps - très joli aussi tin nouveau site.

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